jeudi 2 juin 2011

Jeannette Batti, espiègle trottin





Pétulante et vive, la blonde et pulpeuse Jeannette Batti disposait d’un abattage certain et d'un joli sens de la répartie qui auraient pu faire d’elle une seconde Arletty. Hélas, la qualité souvent indigente des farces plus ou moins musicales dans lesquelles elle s’est galvaudée à l’écran seule ou avec son mari le chanteur Henri Genès, l’ont empêchée de faire beaucoup d’étincelles. L’actrice qui admirait tant Jean Arthur, s’est donc contentée de jouer les Martha Raye hexagonales, avec sa jovialité coutumière. Ce qui ne fut pas suffisant pour laisser une trace durable dans l’histoire du cinéma !

Née en 1921 à Marseille, Jeannette Batti a d’abord paru comme simple figurante dans de nombreux films à partir de 1939. Mais c’est sur scène que les planches, que l’actrice va se faire remarquer
En 1948, elle remporte un très gros succès à Bobino (11 représentations par semaine !) dans une opérette de Francis Lopez « 4 jours à Paris » (d’où est tirée la samba brésilienne) aux cotés d’Andrex et d’Henri Génès. Ce dernier, comédien jovial à la faconde toute marseillaise, va devenir son mari, et également son comparse dans de nombreuses comédies de boulevard, opérettes et films de qualité très discutable.
Avec sa voix acide, ses formes rondelettes et ses jolies jambes (les plus belles de Paris selon certains), Jeannette Batti se remarque dans les films où elle paraît même si ces rôles sont souvent secondaires : prostituée dans Macadam, ou bonne copine dans l’Eternel conflit, c’est la parigote par excellence (malgré ses origines provençales !), effrontée et dynamique. Au théâtre, elle est abonnée aux rôles de bonne un peu vulgaire (Pantoufle au théâtre des Capucines).
On raconte que cette actrice de tempérament regrettait de ne pas trouver de vrai rôle intéressant. Il faut dire que la pauvre n’a pas été gâtée, en tournant avec les réalisateurs les plus nuls du moment dans des farces stupides et creuses, difficiles à défendre. Notamment ce Voyage à trois (1950) assez racoleur, qui ressemble plus à un prétexte pour exhiber une cohorte de jolies filles nues (et un sein de Jeannette itou) ou encore la petite chocolatière (1950), un breuvage qui sent le réchauffé selon l’Ecran français.
On préfèrera de loin Nous irons à Monte Carlo, bien sympathique musical de l’orchestre de Ray Ventura, où Miss Jeannette se retrouve avec un bébé encombrant sur les bras (celui de la débutante Audrey Hepburn) qui va vite être adopté par les différents membres de la formation. Un bon divertissement sans prétention, où elle se chamaille gentiment avec son cher Henri Génès ; on retrouve le couple dans une série de comédies musicales à très petit budget comme Soirs de Paris, destinée à mettre en valeur des spectacles de cabaret et de revue, et de fort jolies figurantes. Des films souvent creux et réalisés sans la moindre once de talent, qui reflètent une certaine idée de Paris, et qui sont davantage destinés à l’exploitation dans les villages et à l’étranger. Pas grand-chose non plus à sauver dans les remakes d’opérettes marseillaises comme trois de la canebière, ou trois de la marine, car les chansons si connues sont souvent réduites en fond sonore et les ballets bien mal filmés ; quant à l’auberge fleurie (1954) destinée à mettre en valeur le ténor Rudy Hirigoyen : malgré la glorieuse voix du chanteur, c’est une adresse à fuir !
Miraculeusement, parmi tous ces nanards, des « carottes sont cuites » au « coup dur chez les mous » ce situe un classique du cinéma la Traversée de Paris de Claude Autant Lara, où elle tient le rôle de l’épouse de Bourvil et donne la réplique à Gabin : un attaque corrosive sur le marché noir pendant l’occupation et de loin le film le plus prestigieux de sa carrière.

Alors qu’Henri Génès connaît quelques gros succès dans le monde de la variété et du disque (la tantina de Burgos 1956, le facteur de Santa Cruz 1957), Jeannette enregistre aussi quelques titres (dont une chanson d’Aznavour) mais avec bien moins de succès. Elle grave aussi sur la cire quelques airs gouailleurs de l’opérette Coquin de printemps (1958) qu’elle joue au théâtre avec son mari puis Fernand Sardou.
Au cours des années 60 et 70, tout en poursuivant les opérettes avec son mari , des spectacles d’une qualité toujours décroissante de Francis Lopez, Jeannette parait à l’occasion dans un médiocre western allemand , une sorte de copie des gendarmes de St-Tropez avec Sim (Henri Génès ne s’est il pas compromis dans le facteur de St Tropez- dont l’affiche précisait que « le gendarme est son meilleur copain » ?) ou encoure Touche pas à mon biniou : Tout est dans le titre.
Elle figure aussi dans la version télévisée de l’opérette A la Jamaïque (1980) avec José Villamor et Maria Candido.
En 1981, on reconnaît brièvement Jeannette Batti lors du banquet donné dans la comédie culte le Père Noël est une ordure. C’est donc sur l’un des plus gros succès du cinéma comique français de ces trente dernières années, que l’actrice a tiré sa petite révérence. Elle vient de nous quitter début 2011 dans une totale discrétion six ans à peine après le décès de son cher Henri Génès.

samedi 28 mai 2011

Yvonne Printemps, l'éblouissante diva de l'opérette française








Née en 1894 à Enghien dans une famille très pauvre (son père a déserté le foyer peu après sa naissance), Yvonne Printemps a toujours rêvé d’échapper à sa modeste condition : grâce à une amie de sa mère, elle débute à 14 ans au Music hall dans la revue « Nue cocotte » où elle tient le rôle du petit chaperon rouge avant de rejoindre la troupe des Folies Bergère où elle va rester plusieurs années. Remarquée pour son abattage, sa voix céleste et ses fort jolies jambes, la belle fait battre bien des cœurs dont celui de l’aviateur Georges Guynemer, héros de la première guerre mondiale, disparu au combat en 1917. Mais c’est sa rencontre avec Sacha Guitry, dramaturge et comédien de grande renommée qu’elle épouse en 1919, qui va faire d’elle une étoile de première grandeur. Subjugué par le charme piquant et l’esprit de la blonde divette, Sacha lui consacre plusieurs opérettes (dont la musique est signée Willemetz, un ex d’Yvonne) et 34 pièces de théâtres, taillées sur mesure pour mettre en valeur sa galathée.
Yvonne devient vite une égérie du tout Paris, à la pointe de mode, avec ses bijoux somptueux (des cadeaux de Sacha) et son tempérament caractériel.
Dès 1918, le couple paraît dans un film muet « un roman d’amour et d’aventures », avec des effets spéciaux très perfectibles, qui sera un échec commercial. Le film était-il si mauvais ? Comme il a entièrement disparu, on ne pourra en juger. En tous les cas, blessé dans son immense orgueil, le vaniteux Sacha jurera de ne plus toucher à la pellicule…parole qu’il tiendra pendant près de 15 ans. Peu photogénique en raison de son nez pointu et son menton en galoche, Yvonne dédaignera aussi longtemps le cinéma pour enchaîner les triomphes sur les scènes parisiennes.
Parmi ses immortels succès, on n’oubliera pas les fameux airs de l’opérette Véronique (poussez l’escarpolette…), son pot pourri en hommage au navigateur Alain Gerbault et ses interprétations d’œuvres d’Offenbach. Si son charisme, son incroyable présence avaient fait d’elle la « meilleure actrice d’opérettes de son temps » pour reprendre les louages de Colette, c’est sa voix incomparable et incroyablement nuancée qui étonne encore aujourd’hui : une façon toute personnelle de moduler chaque note, avec une aisance presque surnaturelle, et surtout une voix toute emprunte de sa personnalité à la fois primesautière et malicieuse.
Au début des années 30, la très infidèle Yvonne quitte Guitry pour le comédien Pierre Fresnay. Les innombrables bijoux que lui offraient le roi de théâtre ne pourront pas la détourner de sa passion pour le comédien qui vient de triompher dans Marius de Marcel Pagnol : Une idylle qui fait le bonheur des journalistes. Encouragée par le nouvel homme de sa vie, et surtout désireuse de rester le plus souvent à ses cotés, Yvonne revient au cinéma, malgré ses réticences et son mépris pour le milieu des studios. Elle incarne la dame aux camélias, hélas sous la direction du fort médiocre Fernand Rivers, heureusement secondé par Abel Gance. Si le film parait bien fade, l’actrice s’en sort avec les honneurs et d’excellentes critiques qui saluent une performance meilleure que celle de Sarah Bernhardt…avant qu’elle ne soit elle-même supplantée 2 ans plus tard par la divine Garbo dans le superbe film de Cukor ;
En 1934, la Diva le plus cotée de Paris se rend à Londres pour jouer dans une pièce de Noël Coward, que beaucoup ont surnommé le Guitry anglais, écrite tout spécialement pour elle. On en retiendra surtout le merveilleux air « I’ll follow my secret heart ».
En 1937, Yvonne fait un véritable tabac dans l’opérette « trois valses », confirmé par le succès triomphal de l’adaptation cinématographique très réussie qui demeure une des opérettes filmées les plus réussies de l’histoire du cinéma français.
. Toujours aux cotés de Pierre Fresnay, Yvonne crève en effet en incarnant brillamment 3 personnages avec un charme insolent. Galvanisée par ce succès, l’actrice poursuit avec une autre opérette filmée « Adrienne Lecouvreur », une production franco-allemande très agréable à l’œil et à l’oreille, alors que les nazis viennent d’envahir l’Autriche.
En 1939, Pierre Fresnay s’essaie à la réalisation en confiant à son épouse le rôle principal, mais c’est un échec cuisant. Pendant la guerre, on retrouve le couple dans une très décevante fantaisie musicale complètement ratée « Je suis avec toi » pourtant signée du très inégal Henri Decoin. Les dialogues censés être drôles sont pénibles, et Miss Printemps pourtant si plaisante dans les trois valses, n’arrange pas les choses en sur jouant comme dans une mauvaise comédie de boulevard ; Le seul bon moment est la jolie séquence où le couple Fresnay/Printemps revient ivre de la soirée, et où elle lui emprunte son chapeau claque pour chanter le délicieux « mon rêve s’achève » composé par Sylviano.
En 1943, la comédienne triomphe sur scène dans Léocadia de Jean Anouilh (d’où est tirée les chemins de l’amour, une sublime valse de Francis Poulenc).
Après guerre, on retrouve le couple Fresnay-Printemps dans un mélo bien poussif « les condamnés », « la valse de Paris » un film musical réussi sur la vie d’Offenbach (où elle fournit une excellente prestation dans le rôle de la cantatrice Hortense Schneider). Yvonne fait sa dernière apparition à l’écran dans le voyage en Amérique, comédie qui prône le confort de la bourgeoisie campagnarde face au rêve américain.
L’actrice se produit encore sur scène jusqu’en 1958 puis préfère se retirer pour ne pas écorner son mythe. On raconte qu’elle était fort méchante avec son pauvre compagnon, qu’elle le trompait sans arrêt (elle avouera elle-même 396 soupirants !!), le menait par le bout du nez alors qu’il exauçait benoîtement ses nombreux caprices. Il est possible que la très prétentieuse Yvonne lui reprochait de l’avoir supplantée en popularité au fil des années : en tous les cas, pour maintenir le train de vie luxueux de Madame, Pierre Fresnay n’hésitera pas à se compromettre dans de nombreux navets lucratifs.
Yvonne printemps est décédée en 1977, deux ans jour pour jour après la mort de Pierre Fresnay., et avec elle c’est tout une époque, à la fois frivole et charmante, qui disparaissait.

samedi 21 mai 2011

Pat Kirkwood, favorite du Prince







Grâce à sa grande beauté, ses superbes jambes (qui seraient la huitième merveille du monde selon un critique de l’époque !) , Pat Kirkwood s’est imposée au tout début de la seconde guerre mondiale comme une des artistes de music hall les plus appréciées du public britannique : un succès sur scène comme à l’écran que la belle n’arrivera pas hélas à imposer à Hollywood . Cependant, c’est surtout en raison de sa possible liaison avec le Prince Philip d’Angleterre que l’actrice, dont peu de films ont été réédités en DVD, est encore évoquée de nos jours.

Née en 1921 à Pendleton dans une famille très modeste, Pat Kirkwood gagne toute jeune un concours de chant qui lui vaut de paraître dans un programme radio pour la jeunesse, sous le sobriquet de « la chanteuse écolière ». Elle se produit dans plusieurs spectacles de pantomime sur les scènes londoniennes avec Stanley Lupino, le père d’Ida, comédien très apprécié à l’époque. Dès l’âge de 17 ans, la brunette fait ses débuts à l’écran dans deux médiocres comédies musicales avec l’acteur écossais Dave Willis. En 1939, elle est la partenaire du très populaire et sympathique George Formby (l’homme au ukulélé) dans un de ses films les plus réussis « Come on George ». La même année, elle accède au vedettariat en reprenant dans la revue Black velvet le fameux titre de Cole porter « my heart belongs to Daddy » créé à Broadway par la talentueuse Mary Martin (et repris plus tard par Marilyn Monroe). La voix à la fois haut perchée et affectée de la jeune artiste n’égale pas à mon avis celle de la mère de JR, mais la chanteuse a de l’abattage, et est surtout belle à couper le souffle : tout Londres lui fait les yeux doux et Cole Porter lui-même est très enthousiaste. Pendant le blitz, la ville est meurtrie par les bombardements allemands et les anglais ont plus que jamais besoin de divertissement, alors le spectacle continue de plus belle alors que la cité s’embrase. En 1940, elle fait un tabac dans l’amusant « Band wagon » avec Arthur Askey, en révélant des jambes superbement galbées : les critiques élogieuses la comparent à la pin up Betty Grable, nouvelle coqueluche de l’écran hollywoodien. Loin des petites divettes aux sages nattes qui sévissent sur les scènes de Londres, Pat représente le modernisme et le dynamisme des stars de Broadway. Le succès est tel que la jeune vedette est invitée à Windsor pour se produire devant la famille royale. La renommée de la jeune artiste parvient jusqu’aux USA : les studios les plus prestigieux comme MGM et la Fox font part de leur intérêt. Finalement, Pat signe avec la MGM et se rend à Hollywood dès que les liaisons sont rétablies avec ce continent.
Hélas, Pas de congés pas d’amour (1945) avec Van Johnson, le jeune premier en vogue, est un échec cuisant et inattendu. Une histoire simplette de marins en goguette, de retour du front, parsemée de numéros musicaux des plus disparates de l’orchestre de Xavier Cugat à la soprano. Marina Koschetz. Il est probable que le public était peut être un peu lassé de ce genre de films patriotiques, vus et revus pendant la guerre. Minée par cet insuccès, l’épouvantable ambiance du tournage et l’absence de soutien du studio qui la tient pour responsable de cet échec, la vedette fait une dépression nerveuse. Elle aurait même tenté de se suicider en se jetant d’un pont.
Convalescente, elle est contrainte de refuser le rôle principal dans la version londonienne de l’opérette Anny get your gun : décidemment la malchance la poursuit.
De retour en Angleterre, l’actrice paraît dans quelques revues et regagne une partie de sa gloire passée en s’illustrant dans une pièce que le grand Noël Coward a spécialement écrite à son intention. Elle connaît aussi quelques succès dans la chanson comme la version anglaise de papaveri e paperi (le tube de Nila Pizzi)
C’est à cette période que l’actrice est mêlée à un énorme scandale : Par l’intermédiaire de son compagnon, photographe de mode, la vedette rencontre le duc d’Edimbourg autrement dit le prince Philip marié depuis peu à la reine Elizabeth qui la salue dans sa loge : la presse de l’époque rapporte, à la grande fureur du Roi George VI, que le soir même, ils auraient dansé ensemble joue contre joue puis partagé un petit déjeuner le lendemain matin. Le prince lui aurait offert une superbe Rolls…
L’actrice a beau avoir cent fois démenti l’existence de cette romance, les rumeurs courent encore des décennies après…Après tout, n’a t’ont pas prêté au Prince une vie sentimentale très tumultueuse et des liaisons avec d’autres très belles artistes comme Merle Oberon…
On raconte que la vedette était particulièrement vexée de découvrir dans les tabloïds des titres désobligeants comme « le prince et la show girl », alors qu’elle était une vedette reconnue depuis près de 10 ans. Après le scandale royal, l’actrice doit faire face à d’autres drames sentimentaux (le décès de son second mari, un richissime armateur grec, à peine 2 ans après leur noces, l’infidélité du troisième…).

Dans les années 50, Pat se tourne vers le petit écran qui lui donne l’opportunité de s’essayer à de grands rôles comme Pygmalion. En 1954, elle chante dans les cabarets de Las Vegas.
On la retrouve sporadiquement au cinéma, dans un mélodrame One a sinner (où elle se révèle très convaincante dans un rôle de garce), stars in my eyes (musical en technicolor et cinémascope avec la brillante chanteuse Dorothy Squires) et enfin un musical bel époque (comme on en faisait à la fox dans les années 40) pour une fois réalisé par un metteur en scène de renom (Compton Bennett) avec un partenaire prestigieux (Lawrence Harvey) : un biopic qui vaut surtout pour les chansons et le charme de la vedette.
Elle triomphe sur scène dans Wonderful Town de Bernstein. En 1976, sa prestation dans une reprise de Pal Joey lui vaut des critiques élogieuses. L’artiste se retire ensuite de la scène pour vivre au Portugal. Elle fait néanmoins une rentrée remarquée dans une revue en 1993. En somme une bien jolie carrière.
Sans aucune prétention, l’actrice regrettait néanmoins, l’absence de toute accolade ou décoration par la cour d’Angleterre (on devine pourquoi !!)
Atteinte de la maladie d’Alzheimer, l’artiste avait perdu tout intérêt dans l’existence et refusait de s’alimenter : elle est décédée en 2007.

dimanche 1 mai 2011

Betty Garrett, irrésistible fantaisiste









Energique et drôle, Betty Garrett disposait de tous les atouts pour devenir une des plus grandes actrices comiques de sa génération : ses amusantes prestations dans une poignée de comédies musicales de l’âge d’or d’Hollywood n’ont pas perdu un centième de leur efficacité 60 ans après : dommage que la chasse aux sorcières dont son mari l’acteur Larry Parks a été victime en 1951 ait brutalement interrompu sa carrière au cinéma alors qu’elle était en plein essor.

Née en 1919 dans le Missouri, Betty Garrett a été contrainte de travailler très jeune pour subvenir aux besoins de sa famille après le décès de son père. Tout en prenant des cours de comédie, la jeune femme chantait dans différents night clubs de New York et d’Hollywood et vendait dans les grands magasins pour joindre les deux bouts. Elle a également dansé dans la prestigieuse troupe de Martha Graham, alors qu’elle n’avait que très peu d’expérience et des jambes trop courtes. Remarquée par la grand compositeur Cole Porter, dans une revue de Broadway, l’actrice est engagée comme doublure d’Ethel Merman pour le spectacle patriotique « Something for the boys » (la star aura la gentillesse de se faire porter pâle une semaine pour lui laisser sa chance). En 1944, elle épouse l’acteur Larry Parks que la firme Columbia tente d’imposer comme jeune premier dans une série de comédies musicales destinées à booster le moral des militaires.
En 1946, alors que son époux devient un très célèbre acteur, en incarnant Al Jolson dans un biopic très populaire, Betty Garrett triomphe également, mais sur les planches : dans le musical, Call me Mister, elle interprète, de manière très pince sans rire, une entrainante samba, fustigeant justement tous les rythmes tropicaux, très en vogue à l’époque. « South America take it away ». 50 ans après, la vedette se souvenait avec émotion de ce moment magique où en une chanson (reprise ensuite par Bing Crosby, les Andrews Sisters, et en français par Léo Marjane), elle accédait à la gloire.
La compagnie MGM, très impressionnée aussi par le talent comique de la nouvelle venue aussitôt comparée à Charlotte Greenwood et à Ethel Merman, la prend sous contrat et lui confie un rôle et 3 chansons dans Big city (1948) sorte de premake de trois hommes et un couffin dont la vedette est l’actrice enfant Margaret O’Brien. Après un joli caméo dans « ma vie est une chanson », biopic édulcoré et insipide (hormis les numéros musicaux) de la vie de Rodgers et Hart, Betty Garrett remporte un beau succès dans le dynamisant « Match d’amour », musical belle époque des plus agréables, où elle essaie et parvient à draguer Frank Sinatra, avec un acharnement des plus réjouissants ! Personne n’a oublié sa prestation de chauffeuse de taxi dans « Un jour à New York », le chef d’œuvre de Gene Kelly et Stanley Donen, qui tente à nouveau de séduire le timide Frank Sinatra. Son irrésistible prestation dans ce film a certainement mieux vieilli que le ballet final très élaboré de Gene Kelly, et contribue hautement au rythme échevelé et à l’enthousiasme débordant de cette production.
Dans la fille de Neptune (1949), Betty Garrett flirte avec le comique Red Skelton en chantant un numéro comique « baby it’s cold outside » qui remportera l’oscar de la chanson de film. Parallèlement, elle enregistre plusieurs disques à succès comme le matador (VF par Lily Fayol) ou buttons and bows (VF : ma guêpière et mes longs jupons par Yvette Giraud).
Débordante de drôlerie, elle s’est imposée en trois films comme une actrice comique de premier plan et le studio songe à lui confier un premier rôle : pourtant sa carrière au cinéma va s’effondrer brusquement : alors que la MGM envisageait de lui confier le rôle d’Annie reine du cirque après la défection de Judy Garland, Betty découvre qu’elle est enceinte et doit renoncer au projet. En 1951, son mari Larry Parks est cité à comparaître devant le comite des activités anti-américaines. Victime de la chasse aux sorcières, il lui est reproché d’avoir été membre pendant plusieurs années du parti communiste. Forcé à témoigner, il finira par donner le nom de certains de ses anciens collègues, ce qui lui sera beaucoup reproché. Pourtant cette délation ne servira même pas à reconstruire sa carrière (car la comédie qu’il vient de jouer avec Elizabeth Taylor sera suspendue pendant 3 ans et il ne recevra plus de propositions aux USA pendant des années). Betty enceinte de deuxième enfant, ne sera pas appelée à témoigner à la barre, mais subira les contrecoups de la chasse aux sorcières (elle sera virée de la MGM).
Le couple sera dès lors contraint de fuir pour l’Angleterre afin de pouvoir continuer à trouver du travail, dans diverses tournées théâtrales. Grâce à l’aide de Danny Thomas, Betty reprend ses marques à la télévision américaine. En 1955, elle fait son retour sur grand écran dans la version musicale de la pièce My sister Eileen dans laquelle Rosalind Russell avait brillé sur les planches. Même si les chansons n’ont rien de mémorables, le film est extrêmement plaisant et dynamisant, en grande partie grâce à la prestation de Betty dans le rôle de la grande sœur pas très jolie (elle vient pourtant de se faire refaire le nez).
Après un mélo de série B à l’Universal, l’actrice se tourne vers la télévision, avec ou sans Larry Parks. On les retrouve aussi sur scène dans Bells are ringing et dans des shows à Las Vegas. Après le décès de son époux en 1975, Betty apparaît beaucoup à la télé notamment dans les sitcoms all in the family et Laverne et Shirley. En 1989, on la retrouve à Broadway dans une version scénique du chant du Missouri et en 2001 dans une reprise de Follies de Stephen Sondheim.
Si Betty Garrett a toujours gardé la nostalgie de sa courte carrière à la MGM, y compris du star system et de cette période dorée où le moindre souci était pris en charge par le studio, la star n’a jamais perdu l’enthousiasme et l’optimisme viscéralement ancrés en elle, malgré la triste parenthèse des années 50 qui a « ruiné la carrière de son mari et détruit beaucoup de vies ». Jusqu’à la fin, elle a animé des galas contre le SIDA ou d’autres spectacles de charité. C’est volontiers qu’elle répondait à ses admirateurs et je la remercie encore pour la jolie photo dédicacée qu’elle m’avait adressé en 2001. Elle vient de nous quitter en février 2011, mais les amoureux du film musical ne l’oublieront pas.

dimanche 13 mars 2011

Nilla Pizzi, la reine de la chanson italienne







Nilla Pizzi vient de nous quitter à l’âge de 91 ans : l’occasion de rendre hommage à la « reine de la chanson italienne » des années 50, qui fut la toute première à remporter le festival de San Remo, concours de chant à la renommée internationale qui continue de déchaîner les passions en Italie.

Issue d’une modeste famille d’agriculteurs de Bologne, la jolie Nilla, née en 1919, chantonne tout en s’exerçant au métier de couturière. Elle participe à des concours de beauté puis de chant avant de faire ses premières armes à la radio, dans différents orchestres (dont celui d’Angelini dont elle devient la compagne) en reprenant les succès exotiques qui font fureur après guerre (quizas quizas, la ultima noche) et notamment des sambas.
En 1951, elle remporte le tout premier festival de San Remo avec une balade nostalgique « grazie dei fiori » qui connaîtra un énorme succès (36 000 78t vendus en Italie, un record pour l’époque) qu’elle interprète avec une émotion contenue. La chanson connaîtra un grand succès en France sous le titre Merci pour tes fleurs où elle sera reprise par Tino Rossi, Pierre Malar, Lucienne Delyle, Frédérica et Eliane Embrun (la meilleure des cinq à mon avis).
En 1952, la brune Nilla confirme de manière éclatante sa réussite en remportant à elle seule les trois premières places de la nouvelle édition du festival avec notamment "papaveri e papere", une tarentelle très amusante qui fera aussi un gros succès international et sera traduite en 40 langues : Peter Alexander en fera un tube en Allemagne et Benjamino Gigli, le grand chanteur d’opéra n’hésitera pas à l’ajouter à son répertoire.
Le succès de la chanteuse est tel qu’un fan club est fondé : c’est le tout premier qui soit consacré à une chanteuse en Italie ! Les admiratrices collectionnent les photos de la chanteuse ou essaient de copier son look en s’inspirant des conseils de la revue « sorrisi e canzoni». Avec une telle renommée, il était évident qu’une chanteuse aussi populaire que jolie se retrouve au cinéma. D’abord pour assurer le doublage vocal de diverses comédiennes comme Silvana Pampanini(les coupables) puis en tant que guest star dans des comédies musicales sur le monde de la radio comme il microfono e vostro-51 ou encore la route du bonheur (53) dans lequel Philippe Lemaire et Danièle Godet croisent les plus grandes stars de la chanson française (L Renaud, L Mariano, A Claveau…) tout en cherchant un timbre d’une valeur rare.
Luigi Commencini lui propose alors un rôle de garce dans « la traite des blanches » un drame très noir : Nilla, de peur d’écorner son image refuse le rôle qui échoit à la vamp Silvana Pampanini.
On la retrouve en vedette dans une fille formidable (1953) premier film de Bolognini, comédie musicale de la même veine que les lumières du Music-hall d'Alberto Lattuada et Federico Fellini réalisé trois ans plus tôt où figurent également la débutante Sophia Loren et Alberto Sordi. Rediffusé il y a 2 ans au cinéma de minuit, c’est une jolie surprise qui s’inspire des films américains. La presse de l’époque saluera les progrès de Sophia Loren et la jolie voix de Nilla Pizzi (qui chante un peu trop souvent au goût de certains !!) , tout en soulignant que la chanteuse aurait besoin d’être dirigée plus fermement pour les scènes de comédie.
En 1954, Nilla Pizzi est très affectée par le suicide de son compagnon dont elle venait de se séparer. Désormais décolorée en blonde, elle tourne beaucoup pour Cinecitta, tantôt dans des films musicaux à budget très limité où elle se contente d’égrainer ses refrains avec le talent qu’on lui connaît On la retrouve aussi en premier rôle dans de médiocres mélos à l’eau de rose qui ont mal supporté l’épreuve du temps.
Un peu au dessus du panier, figurent les Passionnés (1953 de Simonelli) avec Gérard Landry : un noir mélo dans lequel Nila épouse un homme qu’elle n’aime pas : victime d’un homme sans scrupules qui exploite son talent de chanteuse et tente de séduire sa fille, elle n’a d’autres solutions que de le tuer... Dans le soleil reviendra (57), elle est atteinte d’une grave maladie qui affecte sa vision : pour recouvrer la vue et payer une opération salvatrice, il lui faudra beaucoup chanter. Parallèlement à ses activités au cinéma, la chanteuse se prête à des romans photos, qui font fureur en Italie (et en France aussi).
Après une tournée à succès aux USA (sa chanson croce di oro qui plait beaucoup aux américains sera reprise par Patti Page) et des déboires sentimentaux largement commentés dans la presse à scandale italienne, la chanteuse se place troisième au festival de San Remo de 1958 avec l’edera fort belle chanson, reprise en français par Luis Mariano et Lucienne Delyle.
Dans les années 60, l’étoile de Nilla Pizzi pâlit quelque peu, éclipsée par la nouvelle génération et notamment les très populaires Mina, Milva et Rita Pavone qui envahissent les ondes italiennes. Elle participe pourtant toujours aux innombrables concours de chant qui fleurissent à la télé italienne et à des spectacles aux USA avec les plus grandes pointures du show business américain. En 1965, elle joue le rôle de la maman de la très belle Rossana Schiaffino dans la Mandragore de Lattuada, adaptation kitsch et sexy d’une œuvre de Machiavel.
Dans les années 90, de gros soucis de santé ont éloigné Nilla Pizzi de la scène mais en 2010, elle avait fait un retour remarqué en se rendant en tant qu’invité de marque au festival de San Remo. Portant une incroyable robe à traine, on avait peine à croire que l’artiste avait alors 90 ans et on lui aurait facilement donné 30 de moins : sa voix était demeurée intacte comme avaient pu le constater les téléspectateurs médusés : aussi, la chanteuse prit la décision d’enregistrer un nouvel album : son décès ne lui a pas permis de mener à terme son projet.

dimanche 30 janvier 2011

Samira Tewfiq, la fière bédouine



Jolie brune aux yeux de braise, la belle Samira Tewfiq (Toufic) a incarné à l’écran le prototype de la bédouine, courageuse et volontaire paysanne du désert, en chantant brillamment des mélodies savamment modernisées, inspirées du folklore jordanien et de la tradition rurale. Le rythme très accrocheur de ses musiques et sa présence indéniable apportent à ses films une réelle plus-value. Admirée de la Tunisie jusqu’en Arabie saoudite, la chanteuse a également fait connaître dans le monde entier le folklore arabe, et la plupart de ses films ont été exportés en France dans les années 70 (même si leur diffusion était destinée en priorité à une clientèle immigrée).


Née à Beyrouth en 1935, Samira Cremona a grandi dans une famille nombreuse et très modeste, mais entourée de l’affection de siens. Elle est découverte par hasard, alors qu’elle chante dans son jardin, par un grand joueur de cithare, qui séduit par sa voix, propose à ses parents de lui enseigner le chant et la musique. Son père est alors très réticent, mais encouragée par sa mère, Samira tente sa chance à la radio libanaise.
Le compositeur Tewfiq Bayoumi la remarque et compose pour elle Meskin ya kalbi yama tlawâat, sa première chanson. Il la rebaptise Samira Tewfiq (ce qui signifie réussite en arabe…un pseudonyme de bon augure !). La jeune artiste est engagée au début des années 60 dans une radio jordanienne qui l’incite à puiser dans le répertoire chanté de la culture nomade et bédouine. Elle est soumise à un rude entrainement dans les dialectes locaux pour que son interprétation paraisse authentique. Le succès est immédiat et considérable : elle est applaudie par le roi Hussein de Jordanie et est invitée au Caire pour chanter aux cotés du grand Abdel Halim Afez, le rossignol brun de la chanson égyptienne. On peut féliciter Samira Tewfiq d’avoir réhabilité avec talent le patrimoine populaire des milieux ruraux orientaux, en lui donnant ses lettres de noblesse. Dans tous les pays arabes, et même au-delà, elle deviendra l’ambassadrice de la chanson bédouine. En 1963, la chanteuse fait ses débuts à l’écran aux cotés de Kamel El Chenawi dans « la fille du désert » de Niazi Moustapha, l’histoire d’amour contrariée entre un archéologue et une jolie bédouine que ses parents veulent marier de force à un homme de la tribu. Ce réalisateur prolixe avait donné ses lettres de noblesse à un genre cinématographique très particulier : le film de bédouins, sorte de western oriental situé dans le désert, avec un héros valeureux défendant sa tribu avec panache. Son épouse, la talentueuse et pétillante Kouka y incarnait la « bédouine » fière et courageuse.
Samira va en quelque sorte reprendre le flambeau en incarnant dans une série de comédies musicales ce même personnage de paysanne pure et respectueuse, qui gagne toujours à la fin. Si les films ne sont pas toujours d’une grande subtilité, Samira ne passe pas inaperçue : une jolie brune, très plantureuse, qui fait songer à la fois à Gina Lollobrigida et Sara Montiel.
Entre 1964, on la retrouve dans une comédie « la bédouine à Paris » où elle tente d’attirer l’attention d’un séducteur impénitent (Rushdy Abaza). Après l’avoir vainement cherché dans les rues de Paris (notons au passage à quel point les parisiens sont dépeints dans ce film sous un jour déplaisant !), elle se coiffe d’une perruque blonde (qui lui sied à ravir) et se fait passer pour une européenne…pour qu’il tombe enfin dans ses filets. On notera que lors du tournage de ce film, l’actrice, refusant de se faire doubler, se blessera sévèrement en chutant d’un rocher et subira une intervention chirurgicale qui retardera le tournage de plusieurs semaines.

Toujours dans la même veine, on retrouve ensuite la bédouine.. À Rome (1965) , en costume traditionnel, chantant une fort jolie balade devant la fontaine de Trévise. Les mélodies très rythmées s’écoutent avec grand plaisir.
La fille d’Antar (1964) est un gros succès commercial (en Tunisie le film tiendra l’affiche pendant plusieurs mois) : il s’agit d’une épopée historique retraçant les exploits d’Antar, fils illégitime d’un émir et d’une esclave noire. Ce personnage légendaire avait déjà inspiré plusieurs films précédents de Niazi Moustapha avec la fameuse Kouka et même une production hollywoodienne avec Victor Mature.
La tzigane amoureuse (1972) a fait l’objet de beaucoup d’attention (12 mois de tournage, fait rarissime à l’époque). On a regretté à l’époque que « les bédouins gardiens de chèvres soient ici dépeints comme les méchants face aux gentils arabes occidentalisés, buvant du whisky au bord de leur piscine privée »
La belle du désert, tourné en 1974, bénéficiera de critiques très favorables lors de sa diffusion en France trois ans plus tard : « très correctement réalisé, le film installe une atmosphère de romantisme fatal dont les naïvetés ne sont pas sans charme ». La revue du cinéma d’ordinaire si réticente envers les films musicaux libanais vente « les rythmes envoutants des chansons de la belle Samira, les pérégrinations de villages en villages des tribus bohémiennes » et un final « quasi hitchcockien » tout en déplorant une seconde partie qui cumule tous les poncifs.
En 1976, Samira participe à une énième version des exploits d’Antar, dénommé cette fois ci , Antar cavalier du désert, et contant ses amours contrariées avec Abla.
En 1977, Samira Tewfiq triomphe lors de son tour de chant au Sheraton du Caire : on raconte qu’elle gagna 100 000 dollars en bijoux, montres et autres présents offerts par ses admirateurs lors de sa prestation.


La réputation de Samira Tewfiq ne s’est pas limitée au monde oriental. Ambassadrice de la chanson bédouine, la pulpeuse brune s’est également produite à l’opéra de Melbourne, à Londres devant la reine Elisabeth II (elle possède d’ailleurs un appartement dans la capitale londonienne), au Venezuela , à Paris (en 1993 au palais des sports) et à Lyon.
Lors de ses récitals, la chanteuse veille tout particulièrement à sa présentation en arborant de magnifiques tuniques brodées, confectionnées avec amour par son couturier attitré. On raconte même que des gardes du corps avaient été engagés pour éviter que la foule d’admirateurs n’abime par mégarde ses somptueuses robes dorées ou n’essaient d’en arracher des morceaux, en pensant qu’il s’agit d’or véritable !
La star a longtemps vécu entourée de ses frères et sœurs avec lesquels elle était très liée ; lors de la guerre civile du Liban (qui débuta en 1975) , la maison de la star sera touchée par un bombardement et une de ses belles sœurs y perdra la vie : Samira se chargera ensuite d’élever ses enfants. Dans les années 70, la chanteuse a partagé la vie du directeur de la télévision libanaise ; plus récemment, elle a épousé un homme d’affaires libanais vivant en Suède ;
Toujours très populaire dans les années 80, on raconte que les rues de Beyrouth étaient désertes quand la chanteuse se produisait à la télévision ou jouait dans un feuilleton, les gens étant rivés devant leur petit écran !
Depuis, la chanteuse se fait beaucoup plus rare et on peut le regretter. En 2002, elle a fait un come back remarqué avec son album al Mani. Elle continue de beaucoup inspirer les artistes du monde arabe et demeure une personnalité très respectée par le public arabe.

lundi 24 janvier 2011

Camilla Horn, la vamp glaciale









Superbe blonde aux traits harmonieux, Camilla Horn comptait probablement parmi les plus jolis visages du cinéma muet. Sa prestation dans Faust le chef d’œuvre de Murnau aurait du lui ouvrir les sentiers d’une gloire internationale et tous les espoirs étaient permis. Or, après un voyage infructueux à Hollywood, la jolie vedette a continué sans trop d’éclats sa carrière en Allemagne. L’innocente et fragile héroïne du muet s’était entre temps transformée en vamp glaciale et calculatrice, égrainant au passage quelques romances parlées-chantées dans des mélos plus ou moins musicaux, distillant à l’occasion quelques messages propagandistes.

Née en 1903 à Frankfort, cette fille de fonctionnaire a d’abord pris quelques cours de danse tout en travaillant comme dessinatrice de mode dans une usine de pyjamas. Elle fait un peu de figuration au cinéma (notamment aux cotés de Marlène Dietrich) avant d’être repérée par le producteur Alexander Korda dans une revue. Il décèle chez la jolie girl un potentiel physique de star de l’écran et un don sens certain du mouvement.
Grâce à son soutien, elle décroche le principal rôle féminin tant convoité du Faust (1926) de Murnau aux cotés d’Emmil Jannings, l’une des plus populaires stars du cinéma européen. Le rôle avait à l’origine était écrit sur mesure pour Lillian Gish, mais la star hollywoodienne avait fini par se rétracter devant le refus su studio UFA d’utiliser son photographe attitré. Murnau avait remarqué la beauté de Camilla Horn alors qu’elle assurait la doublure lumière de Lil Dagover dans Tartuffe.
D’une impressionnante beauté visuelle, ce chef d’œuvre de l’expressionisme figure parmi les plus grosses réussites artistiques et commerciales du cinéma muet. Afin de tirer la meilleure performance de l’actrice novice, Murnau n’hésita pas à filmer de nombreuses fois le moindre geste, dans un constant souci d’excellence. Comment oublier la grâce et la modernité du jeu de la comédienne, dans des scènes aussi difficiles que la mort de son enfant ou son exécution sur le bûcher. Après un début aussi sensationnel, la star qui vient de signer avec l’UFA, a quelques difficultés à trouver des rôles et surtout un réalisateur de la même trempe. En 1928, elle tombe amoureuse du producteur Joseph Schenck qui l’emmène avec lui à Hollywood, bien décidé à faire de l’actrice allemande une nouvelle Greta Garbo. Le choix d’un partenaire aussi prestigieux que le très adulé John Barrymore aurait du logiquement permettre à l’actrice de devenir une star américaine ; Pourtant le tournage de la tempête (1928) de Sam Taylor s’avéra très pénible, John Barrymore déjà très altérée par l’alcool ayant le plus grand mal à retenir ses répliques, à ne pas loucher et à rester éveillé ! Dans le film suivant Eternal love, toujours avec Barrymore,
c’est le si talentueux et prestigieux Ernst Lubitsch qui assure la mise en scène. En visitant le lac Louise au Canada il y a 2 ans, je fus surpris de voir une stèle en mémoire de John Barrymore et de ce film tourné dans ces lieux magiques : hélas, l’échec commercial et critique du film ne permit pas à Camilla Horn de se faire un nom au pays des stars. De surcroit l’arrivée du cinéma parlant représentait une véritable menace pour les actrices étrangères à l’accent guttural. Et Charles Chaplin qui avait envisagé de confier à Camilla un rôle dans les lumières de la ville se rétracta… Aussi, Camilla rentra piteusement en Europe…
Si la blonde comédienne a ensuite tourné sans discontinuer jusqu’à la fin de la guerre, aucun de ses films n’a vraiment marqué sur un plan cinématographique. Le cinéma est devenu sonore, et les chansons sont omniprésentes ; Comme Pola Negri, Liane Haid et d’autres stars du muet, Camilla chante à l’écran et enregistre pour la firme Odéon des disques avec les airs tirés de ses films, avec notamment le fameux orchestre tzigane Dajos Bela. Sa voix est juste et haut perchée, comme le veut la mode de l’époque.
Les films sont tournés en langues multiples pour l’exportation, et Camilla joue à l’occasion aussi dans les versions françaises (la chanson des nations). On la trouve aussi dans la version allemande des cinq gentlemen maudits, une œuvre mineure de Julien Duvivier aux accents colonialistes dérangeants. Entre 1932 et 1934, l’actrice tourne plusieurs films en Grande Bretagne : des policiers de seconde zone qui n’ont guère marqué les esprits. Les films musicaux sont très populaires auprès du grand public et Camilla se prête à ce genre de bonne grâce : la dernière valse (1934) est l’adaptation d’une opérette et une valse avec toi, une comédie frivole assez enlevée avec Louis Graveure, chanteur d’opéra d’origine anglaise qui avait triomphé sur les scènes américaines. Pendant 4 ans, Camilla va partager la vie du chanteur à Berlin et dans sa villa de Roquebrune sur la côte d’azur. Suspecté d’espionnage par les nazis, Louis Graveure se sauvera en France et la villa qu’il partageait avec Camilla sera fouillée de fond en comble, sans succès. Inquiétée, l’actrice sera quelques temps frappée d’une interdiction d’exercer sa profession. Pour éviter des représailles, elle sera dès lors contrainte par Goebbels de prêter sa contribution antisoviétique à un film de propagande « le croiseur Sébastopol (1937). Vision fasciste, raciste et extrêmement partiale de la révolution bolchevique, le film est d’autant plus dangereux qu’il est mis en scène avec talent et vigueur. Il remportera un succès certain lors de sa diffusion dans la France occupée en 1941. Les deux très belles chansons qu’y fredonne Camilla Horn (les plus mémorables de sa carrière) auront également un beau succès chez nous par Lucienne Delyle.
En 1937, Camilla Horn joue dans la version allemande des Gens du voyage de Jacques Feyder où elle reprend le rôle de Marie Glory. Elle est désormais abonnée aux rôles de vamps méchantes et vénales, froides et calculatrices qui décorent des films d’espionnage comme l’orchidée rouge (1938) ou encore Zentrale Rio (1940). Entre deux missions d’espionnage, la belle chante plutôt moyennement et danse, sans beaucoup d’aisance, dans les bars aux décors hideux de Berlin, Rio ou autres destinations mystérieuses. Néanmoins au début de la guerre, son étoile pâlit et son nom descend progressivement sur les affiches de ses films, même si le magazine cinémondial soutient en 1942 qu’elle figure toujours parmi les stars allemandes les plus demandées « sa principale qualité étant de pouvoir adapter une sensibilité étonnante à chacun de ses personnages ». On retiendra de cette sombre époque une excellente biographie de Friedemann Bach (le fils de Jean Sébastien), le Musicien errant, œuvre émouvante et fort bien réalisée, et tragédie d’amour un mélo avec le chanteur d’opéra Benjamino Gigli. Comme d’autres actrices en disgrâce, l’actrice est contrainte de tourner plusieurs films en Italie dont un remake de Prisons sans barreaux (1941) de L Moguy. On raconte que Mussolini était très attiré par la star et cette dernière admettra avoir « flirté » avec le dictateur. Pourtant mariée, elle aura aussi une liaison avec son partenaire Luis Hurtado. A son retour en Allemagne, elle joue dans une comédie musicale de Paul Martin qui sera interdite par la censure nazie pour des raisons mal élucidées. Après sa parenthèse italienne et ce film interdit, Camilla disparaît des salles obscures. Elle se produit dans des tours de chant, au théâtre (l’aigle à deux têtes de Cocteau) ou à la radio. Sur grand écran, ses deux tentatives de come back passent inaperçues : heureusement elle triomphe au théâtre dans Gigi d’après Colette au milieu des années 60. en 1985, Camilla Horn publie ses mémoires. Pour l’occasion, elle se rend en France et est interviewée par Thierry Ardisson : toujours belle et lucide, elle remarque que sa carrière n’a pas connu le même impact que celle de Dietrich notamment car elle a manqué du soutien d’un Pygmalion. En 1987, l’actrice fait son come-back à l’écran avec ses vielles collègues Marianne Hoppe et Marika Rökk dans schloss Königswald. Camilla Horn nous a quitté en 1996, âgée de 93 ans. Mais grâce au talent de Murnau, la belle blonde n’a pas fini de hanter les cinémathèques. Bruce Springsteen a dédié également une chanson à la star "déchue"