mercredi 25 février 2009

Carmen Miranda, la fille au chapeau tutti frutti




Habillée comme un arbre de Noël, coiffée d’incroyables bibis, la brésilienne Carmen Miranda est certainement un des personnages les plus kitch, les plus décalés et les plus exubérants du musical hollywoodien et de fait, l’un des plus imités et caricaturés. Mais elle a également fait connaître la samba et les rythmes de son pays au monde entier, et fait preuve d’un réel talent pour la comédie.


Née en 1908 au Portugal, la petite gamine gagne le Brésil dès l’âge d’un an. Engagée chez un modiste, elle apprend à confectionner toutes sortes de chapeaux…ce qui lui sera très utile pour le reste de sa carrière ! Attirée par le monde de la chanson, elle se fait remarquer en interprétant des tangos (très en vogue à la fin des années 20), mais très vite va évoluer vers des mélodies plus rythmées. Dès 1930, elle devient une vedette du disque dans son pays et tourne quelques films. Son style est alors bien moins caricatural que dans ses futurs films hollywoodiens : on est surpris de voir la petite chanteuse aux yeux verts, en smoking blanc et chapeau haut de forme comme Eleanor Powell. C’est en s’inspirant des coiffes des danseuses de Baia, que Carmen va petit à petit adopter un look plus coloré et exotique. Un producteur des USA de passage au Brésil la remarque et lui propose de paraître en guest star dans un grand show à Broadway. Elle accepte, à l’unique condition que son orchestre soit engagé avec elle : il faut dire qu’aux USA personne ne maîtrisait les rythmes brésiliens !

Curieusement, dès les premières interviews données aux USA, Carmen se forge un personnage de fofolle excentrique et folle des hommes en répondant des bêtises aux questions des journalistes : était ce une tactique personnelle ou un conseil de son impresario américain ? En tous les cas, même si elle ne chante qu’un medley de 6 minutes dans la revue « Rues de Paris » destinée à imposer aux USA le crooner français Jean Sablon, elle éclipse tous les autres artistes et on ne parle que d’elle. La Fox alertée par le phénomène, lui propose un rôle dans « Sous le ciel d’Argentine ». Comme elle doit parallèlement honorer son engagement à Broadway, le réalisateur viendra à New York dans un cabaret tourner les 3 séquences de Carmen Miranda : c’est le triomphe. Carmen chante le célèbre « chupeta » dont le succès ne s’est pas démenti. Le public américain l’adore d’emblée : son rythme, ses chansons, son look excentrique avec ses semelles compensées (elle était très petite) et ses chapeaux extravagants.
Tout de suite, elle est imitée (Mickey Rooney dans « Débuts à Broadway» et par la suite Jerry Lewis dans « Fais moi peur », Rita Pavone dans « Rita la moustique » etc.… on ne les compte plus !). En 1940, de retour au Brésil, Carmen entend célébrer son succès avec le public brésilien : en fait, c’est tout juste si elle ne sera pas sifflée ! A la suite d’une cabale probablement montée par l’épouse du président Getulio Vargas (qui selon la rumeur était amoureux de Carmen), la salle réserve à Carmen un accueil si glacial que la star cruellement déçue ne retournera pas de si tôt dans son pays. Dans les journaux, on lui reproche de s’être américanisée et de donner de son pays une image caricaturale et ridicule.

A la Fox, elle va enchaîner les films musicaux, aux couleurs pimpantes et bariolées. Outre ses talents pour la samba (je pense par exemple à son interprétation de rebola o bola dans Ivresse de Printemps, chantée avec une stupéfiante rapidité), et son incroyable dynamisme, Carmen est fort drôle dans les scènes de comédies, notamment Une nuit à Rio (sortie prévue en DVD en février) et Week-end à la Havane. En utilisant Miranda dans des films musicaux exotiques, Hollywood ne fait pas les choses innocemment : déjà, il essaie de fidéliser le public sud-américain (la guerre l’a privé du marché européen car les films ne sont plus exportés dans les pays occupés), d’amadouer un éventuel allié et aussi de distraire un public qui ne demande qu’à s’évader de la triste réalité (les nazis utiliseront la même technique avec des films comme Zentrale Rio, l’étoile de Rio, La Habanera).


Banana Split (1943) est probablement le film le plus célèbre de Carmen. Dans ce monument du kitsch, le génial Busby Berkeley ne manque pas d’idées pour mettre en valeur Carmen, comme dans le curieux numéro « Lady with tutti frutti hat » à la fin duquel, on la voit portant un chapeau de bananes qui s’élève jusqu’au ciel. C’est bien délirant, et bien évidemment les esprits chagrins crieront au mauvais goût. En France, où ses films sortiront à la fin du conflit, on la compare à Donald Duck : il n’empêche que sur les affiches européennes, on mise bien plus sur sa présence que sur celle d’Alice Faye, John Payne ou des autres vedettes de ses films. L’élan des américains pour Carmen va s’effondrer juste à la fin de la guerre (est-elle devenue inutile à présent ?). Alice Faye refusant de jouer le rôle principal de « Montmartre à New York », qu’elle trouve nul, à juste raison, Carmen se retrouve pour la première fois tête d’affiche et pâtira sévèrement de son bide au box office. La punition suprême lui sera infligée : un retour au film en noir et blanc, qui convient bien moins à son style, il faut bien le dire ! Carmen quitte alors la Fox. On la retrouve dans le fort drôle Copacabana (1947), avec Groucho Marx, avec lequel elle forme un couple vraiment surréaliste ! Puis dans des rôles secondaires à la MGM aux cotés de Jane Powell. Dans Ainsi sont les femmes (1948) elle chante cuanto la guta, qui sera un succès international.

A la fin des années 40, Carmen épouse son nouvel imprésario. Alcoolique et violent, il initie Carmen aux joies de la bouteille et du tabac. Très violent, il la bat comme plâtre. Déprimée par la tournure que prend son mariage, et sa carrière et toujours blessée par le dédain des brésiliens à son égard, la pauvre Carmen sombre dans la dépression.
Elle abuse des tranquillisants (et non de drogue, soit disant cachée dans ses semelles compensées comme le prétendait le fielleux « Hollywood Babylone »). Elle fait des séjours dans des hôpitaux psychiatriques où elle subit des électrochocs. Derrière l’artiste pétulante se cache une femme blessée et meurtrie. En 1953, on la retrouve dans une petite comédie marrante avec Dean Martin et Jerry Lewis, où elle apparaît bouffie et vieillie. Elle se tourne ensuite vers la télévision. Vedettes des shows de Jimmy Durante, elle est victime d’un étourdissement à la fin du tournage (en direct) d’un épisode. Elle meurt le soir (en 1955) même d’une crise cardiaque.
Le Brésil soudain pris de remords, lui fera des funérailles nationales. A juste raison : en effet, peu de stars brésiliennes ont été aussi populaires qu’elle sur le plan international. Si elle a donné une image édulcorée et kitsch de son pays, elle a certainement popularisé la samba sur la planète entière. Il existe encore à Rio un musée consacré à Carmen, avec ses incroyables tenues de scènes. Il a fallu donc attendre sa mort pour qu’elle soit réhabilitée. Pour les amateurs de films musicaux, ce tourbillon de bonne humeur et d’auto dérision est en tous les cas toujours aussi délectable.





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