samedi 4 avril 2009

Lucienne Delyle, hirondelle des faubourgs







Dès l’écoute du générique du Dernier métro (1982), le fameux film de François Truffaut, on se retrouve plongé en pleine période de l’occupation par la magie d’une chanson, la célèbre valse « Mon amant de Saint Jean »popularisée par Lucienne Delyle et reprise à l’aube du nouveau millénaire par Patrick Bruel.
Rendons grâce à la voix évocatrice et au charmant accent parisien de Lucienne Delyle, une des vedettes les plus aimées de la variété française des années 40-50. Si les apparitions de la chanteuse à l’écran ne furent pas nombreuses, elle a en revanche beaucoup enregistré de chansons tirées des films les plus célèbres de l’époque.

Née en 1913 dans une famille aisée, Lucienne Delyle entreprend des études de préparatrice en pharmacie, tout en se présentant à des radio crochets. Remarquée par Jacques Canetti, célèbre découvreur de talents, elle débute à la radio d'abord sous le nom de Lucienne Delyne (avec un n, comme son actrice préférée Christiane Delyne) : la valse romantico-poétique « sur les quais du vieux paris », que n’aurait pas renié Lucienne Boyer l’installe immédiatement dans les premiers rangs des chanteuses populaires.
La voix chaleureuse et intimiste, sachant distiller l’émotion avec beaucoup de retenue, donne une nouvelle dimension aux javas et autres valses populaires qu’elle met à son répertoire. En 1942, elle triomphe avec Mon amant de Saint Jean, dont le succès sera immense et fera bien des jalouses (notamment Edith Piaf qui menaçait ses compositeurs qui proposaient leurs créations à Lucienne).

En 1947, elle épouse le trompettiste et chef d’orchestre swing Aimé Barelli qui va l’accompagner avec talent durant toute sa carrière et donner un coté plus « américain » au répertoire de sa femme.
Il serait difficile de citer les nombreux succès de Lucienne Delyle, tant sa courte carrière sera fructueuse (Zumba (1939), Pour lui (1946), Printemps (1946), Boléro (1948), les feuilles mortes (1949), Domino (1951- qui lancera la mode du prénom Dominique), Judas (1953), tu n’as pas très bon caractère (1957), Java (1957)
On aura plus vite fait de passer en revue ses rares apparitions au cinéma, où elle se contente de venir chanter un refrain, comme dans 24 heures de perm, tourné en 1940 mais sorti en 1945 (car censuré par les nazis) et le bienfaiteur avec Raimu (où elle entonne c’est trop beau pour durer toujours).

Au début des années 50, alors qu’elle est au sommet se sa gloire, elle chante dans le chef d’ouvre « La poison » de Guitry (dans l’original préambule, Sacha nous présente la chanteuse), et fait deux apparitions aux cotés de son mari dans de comédies musicales la route du bonheur (1953), et boum sur Paris (1954). Les duos sympas mais totalement creux qu’elle interprète avec son mari dans les 2 films n’ont rien de bien mémorables et ne sont pas du tout représentatifs du style et du talent de l’artiste. (A noter que dans le DVD de Boum sur Paris, une de ses chansons a été coupée et que de son coté Aimé Barelli a été la vedette d’un film musical dans le même esprit que ceux de Ray Ventura : les joyeux pèlerins).

Je la préfère nettement quand elle fredonne « on dit qu’t’es un voyou » dans Filles de joie (1957). Très bobonne, avec son vieux pull-over et ses mains sur les hanches, la chanteuse nous livre un petit morceau très « titi parisien » dans un café mal famé, qui plante d’amblée le décor.
Mais c’est surtout sur disque qu’on retrouvera l’éclectisme et le talent d’interprète de la chanteuse. Parmi les bijoux à redécouvrir : sa touchante interprétation de ça tourne pas rond sans ma p’tite tête de Francis Blanche(étrange complainte d’un gamin vicieux et détraqué), de mon petit copain perdu, ou l’étonnant « je ne suis pas une compliquée » où en 3 minutes elle trousse impeccablement le portrait d’une prostituée « zen » qui mène son petit bonhomme de chemin avec ce principe « pour vivre heureux, vivons couchés ». Des morceaux étonnants qui permettant d’avoir une vision différente de l’artiste, souvent capable de transcender un répertoire archi moyen (romances à deux sous avec des mots de tous les jours) (je pense à l’émotion qu’elle insuffle dans sa version de « ça m’fait quelque chose » du Chanteur de Mexico de Francis Lopez).

Lucienne Delyle a si souvent interprété des chansons de films, qu’on ne va lister ici que ses versions les plus mémorables :
La valse des orgueilleux (du film Les orgueilleux, un gros succès de la chanteuse), Paradis perdu (du film d’Abel Gance), dans mon cœur (du film Retour à l’aube de Decoin), schön war die zeit (de la sérénade de Willi Forst), je sais qu’un jour (du grand amour avec Z Leander), smile (des temps modernes de Chaplin), mon oncle (du film de Tati), quel temps fait-il à Paris (adorable mélodie tirée des vacances de M Hulot de Tati), la rose tatouée (du film avec Brando), amour castagnettes et tango (de pique nique en pyjama)deux petits chaussons (des feux de la rampe de Chaplin), la fontaine des amours (du film éponyme), Gelsomina (de la Strada de Fellini- un de ses plus gros tubes et une de ses meilleurs interprétations), si toi aussi tu m’abandonnes (du train sifflera 3 fois) les pavés de paris (de la fête à Henriette)sans oublier l’impayable rififi (du Rififi chez les hommes).
En revanche, elle n’a jamais doublé vocalement des actrices à l’écran contrairement à ces collègues de l’époque comme Marie José (Françoise Arnoul) ou Elyane Embrun (Vera Ellen).

Lucienne Delyle est décédée prématurément de la leucémie en 1962. Compte tenu du changement radical intervenu dans la musique populaire cette année là, il n’est pas certain qu’elle aurait pu poursuivre une aussi brillante carrière si elle avait survécu. Elle avait pourtant fait un tabac lors de son dernier Bobino en décembre 1960 alors que la profession prévoyait un bide.
Sa fille Minouche, disparue en 2004, n’est jamais parvenue à égaler le succès de son illustre maman (il faut dire aussi qu’elle n’a pas été aidée par le tonitruant et déconcertant Boum ba da boum qu’un Gainsbourg en panne d’inspiration lui avait confié pour l’eurovision).
Si Lucienne Delyle nous a quitté depuis très longtemps, on n’a pas fini d’entendre son « amant de Saint Jean », refrain immortel des années noires et on est conquis par sa voix directe et sa façon d’aller droit au cœur sans jamais en faire trop, « sans chichis » pour reprendre les mots de Lucienne.

3 commentaires:

  1. Sublime Lucienne dont la voix tutoyait les anges, dont les interprétations au timbre si beau rendent toute autre version fade et insipide. Écouter "Mon amant de Saint Jean' par elle ramène Bruel au caniveau, à une pitoyable parodie monocorde et bassement mercantile. Elle fait partie des plus grandes: Damia, Fréhel, Piaf, Léo Marjane, Jacqueline François, Colette Renard, Catherine Sauvage...

    Christian Souque

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  2. Je partage complètement votre avis Christian. Lucienne Delyle était une chanteuse très versatile, dont la voix était chargée de sentiments. dernièrement Marianne mélodie a sorti un long box de 4 CDs de l'artsite avec des raretés et certains de ses derniers 45 tours chez Barclay.

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  3. Compliments pour cet article;les "biographes"si l'on peut dire; de LUCIENNE DELYLE devraient prendre de la graine car voilà 50 ans qu'ils se copient,reproduisent et repétent les mêmes erreurs, les mêmes ommissions, parce qu'ils n'ont fait aucune recherches personnelles et que leur articles sont du dommaine du "pompage".
    .Certaines affirmations sont fausses,les oublis impardonnables;La carrière de LUCIENNE DELYLE est richissime,dense,drue, les chiffres parlent d'eux-mêmes: en 20 ans de carrière, de présence,un répertoire de 1998 titres; 550 disques enregistrés;succès, tubes,succès tubes,succés, réussites,reconnaissances,prix, temoignages,passages en tête d'affiche dans TOUTES les salles(archi combles) des music-hall parisiens ,popularité de premier ordre; elle était toujours le n° 1 des hits parades. LUCIENNE DELYLE a honnorée ,servie et changée la chanson française,elle eut une imporance capitale:on ne chantait plus comme "avant" quand elle meurt en avril 62; elle fit une "percée" qui permit a bon nombre de chanteuses de figurer dans l'histoire de la chanson française. LUCIENNE DELYLE fut aimée, considérée? respectée, reconnue par le public et le monde du spectacle; etc etc etc. LUCIENNE DELYLE est légion.

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