dimanche 5 décembre 2010

Fréhel, l'authentique voix de la chanson réaliste


La popularité de la chanteuse réaliste Fréhel repose avant tout sur la sincérité et un talent brut de décoffrage : sans le moindre artifice, sans maniérisme, cette femme massive et sans âge aux allures de pocharde, savait sans peine communiquer les émotions les plus intenses ou le plus vif amusement avec ses rengaines du trottoir qu’elle chantait aussi bien dans les plus grands music- halls que dans les foires de quartier. Dans les années 30, le cinéma français qui regorgeait de « gueules », d’excentriques et d’acteurs de composition à la présence écrasante a très bien su exploiter les talents de cette chanteuse au personnage plus grand que nature.

Née en 1891, Marguerite Boulch’ a connu une enfance misérable. Après le décès accidentel de son père, un employé du chemin de fer (et non un marin comme elle le prétendait parfois), la gamine fut obligée très tôt de subvenir aux besoins de sa famille, en chantant dans les rues. Adolescente, devenue démonstratrice en produits de beauté, elle rencontre la belle Otéro, la plus célèbre courtisane d’avant guerre, connue pour ses liaisons avec George VII d’Angleterre, Léopold II de Belgique et Aristide Briand. Subjuguée par sa beauté et ses beaux yeux bleus, elle rebaptise Marguerite Pervenche, et utilise ses relations pour introduire sa protégée dans le tout Paris. Dès 1906, la môme Pervenche chante à la brasserie de l’univers. Avec sa voix rugueuse et brisée aux accents bretons et son air effronté, la jeune chanteuse est remarquée d’emblée. Il semble que dès 1908, la jeune chanteuse ait fait un peu de figuration dans des films de Max Linder, une des premières stars du cinéma mondial dont Chaplin s’est ensuite beaucoup inspiré. Sans doute grisée par la vie facile d’un certain microcosme parisien, la jeune chanteuse qui a désormais adopté le nom de scène de Fréhel (comme le célèbre cap breton) mène une vie dissolue en alternant amants (des boxeurs notamment) et maîtresses avec une boulimie incroyable.
Elle s’éprend du débutant Maurice Chevalier qui la quitte pour la fameuse Mistinguett plus célèbre et donc plus utile pour le déroulement de sa carrière. Extrêmement blessée par cette trahison, la fougueuse Frehel songea au suicide et même à assassiner son ex-amant. Finalement, au début de la guerre 14, elle préféra fuir Paris et suivre dans ses pérégrinations une de ses nouvelles conquêtes la grande duchesse Anastasia, cousine de Nicolas II. Fêtarde devant l’éternel, elle sombra dans le luxe et la débauche des nuits de St Petersbourg, poursuivant une vie aventureuse et turbulente en Europe centrale. Complètement droguée et désespérée, l’artiste est secourue par son ex-mari qui la convainc de rentrer en France en 1922.
Les abus de toute sorte (et notamment de cocaïne qui ont endommagé ses cloisons nasales) ont transformé la jolie Pervenche en matrone bouffie au nez écrasé. Le talent est heureusement intact et grâce à un nouveau répertoire composée de chansons réalistes de qualité comme « du gris »« l’inoubliable inoubliée » fait un come back réussi dans le monde du music-hall.
Le cinéma parlant va beaucoup utiliser les services de la chanteuse dans une longue série de drames réalistes de qualité inégale : si son physique ingrat lui interdit les premiers rôles (un critique la décrit même en 1931 comme « une femme au soir de sa vie », alors qu’elle n’a que 40 ans !!), sa verve, sa présence en font un personnage de composition rêvé pour les scènes de cabarets sordides et autres bouges parisiens. Dans cœur de lilas (31), elle chante avec Jean Gabin (en mauvais garçon), une java plein de gouaille et de vulgarité qui plante d’emblée le décor d’un certain Paris populaire qu’on savoure aujourd’hui avec beaucoup de nostalgie. Les qualités de comédiennes de la chanteuse (en maman d’une fripouille) sont très remarquées dans La rue sans nom (33), adaptation très réussie d’un roman de Marcel Aymé, qualifiée pour certains d’ouvre précurseur du néo réalisme, tout comme dans Amok (34), mélo exotique au scénario audacieux.
Si Frehel marque les esprits dans ses différents films réalistes, c’est non seulement, par ses qualités vocales indéniables, mais aussi par un jeu naturel et mesuré qui tranche d’ailleurs avec l’outrance de celui de certaines vedettes principales et lui donne tant de modernité ; personne n’a oublié sa bouleversante prestation dans le chef d’œuvre de Duvivier Pépé le moko (36), lorsqu’elle chante le nostalgique « où sont ils donc » dans la Casbah en écoutant son disque sur le phono. La scène est d’autant plus émouvante qu’elle rappelle la propre déchéance de la vedette (avec au mur, une photo punaisée de la môme Pervenche au temps de sa beauté). Aux chansons tristes, Fréhel alterne dans son répertoire des morceaux plus gais et truculents comme l’impayable tel qu’il est (36) qu’elle chante dans un court métrage avec l’accordéoniste Alexander, ou l’entrainante Java bleue (39) (son dernier et plus célèbre disque tiré du film une Java). A revoir la femme râblée aux allures de pocharde dans ses films des années 30, on a du mal à imaginer que la chanteuse trainait encore derrière elle une cohorte de gigolos qui profitait de ses cachets. Un personnage haut en couleurs que le jeune Serge Gainsbourg qui la croisait souvent dans son enfance se remémorait comme une femme « plus crade que lui !! »*, ou dont Arletty se souvenait avec amusement des flatulences et son attitude « très nature » dans un ascenseur du Carlton.
Dans la rue sans joie (38) Fréhel fredonne cet incroyable refrain « les hommes ne nous aiment pas pour nous mais pour eux, ce sont tous les mêmes des blasés, des vicieux.. », avec une émotion qui apporte toute la véracité et l’émotion la plus crue aux paroles. Avec un texte plus banal comme « au ciel il existe une étoile », elle arrive de même à faire des miracles avec une intensité difficile à égaler (quel dommage pourtant si connue, tirée d’un film avec Fernandel, n’ait jamais été enregistrée sur disque par la chanteuse).
Pendant la guerre, Fréhel va beaucoup chanter en Allemagne pour les prisonniers, croyant avec une naïveté désarmante apporter du soutien pour nos braves soldats alors qu’elle participait sans s’en rendre compte à la collaboration (elle sera d’ailleurs sévèrement brulée lors d’un bombardement en Allemagne). Mais ce furent davantage les changements de mode et le déclin de la variété réaliste, que l’épuration qui vont éloigner Frehel des feux de la rampe. Si on la croise encore malgré tout son épaisse silhouette dans deux ou trois films, la chanteuse de la java bleue est malade, alcoolique et ruinée. Hébergée dans un hôtel de passe, elle survit grâce aux galas de bienfaisance que des amis organisent en son honneur.
Décédée en 1951 dans la misère, Fréhel a marqué son époque et inspiré de nombreux artistes aussi bien dans el genre réaliste comme Rosalie Dubois que des rockers, frappés par l’authenticité de l’artiste, son vécu sa crudité et son talent sans manières. Même si la chanteuse n’a jamais fait grand cas de ses nombreuses participations au 7ème art, c’est pourtant celui-ci qui a forgé et gardé en mémoire cette artiste sans concessions, tout auond en 1990tant que ses disques (bien que sa discographie complète tient juste sur deux seuls CDs !).
Une bio a été consacrée à ma grande dame de la chanson populaire par N et A Lacombe chez Belfond en 1990.
*Dans le film sur la vie de Gainsbourg, Frehel est incarnée par Yolande Moreau

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